L’article L.3141-13 du Code du travail confère à l’employeur le pouvoir de fixer la période de prise des congés payés et, par extension, d’imposer un congé d’été obligatoire à ses équipes. Cette prérogative patronale n’a rien de nouveau, mais la loi du 22 avril 2024 et l’évolution des attentes des salariés en matière de flexibilité changent sensiblement le calcul coût-bénéfice d’un shutdown estival.
Acquisition de congés pendant un arrêt maladie : le stock à gérer explose
Depuis la loi n° 2024-364 du 22 avril 2024, un salarié en arrêt maladie (d’origine professionnelle ou non) continue d’acquérir des congés payés. L’article L.3141-5 du Code du travail modifié aligne le droit français sur la directive européenne 2003/88/CE.
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La conséquence directe pour la gestion des congés d’été est mécanique : le volume total de jours à planifier augmente, parfois de plusieurs semaines cumulées à l’échelle d’un service. Un shutdown de deux ou trois semaines en août ne suffit plus à absorber ce stock élargi.
Nous observons que les entreprises qui maintiennent une fermeture estivale rigide se retrouvent avec un reliquat de congés non pris en fin de période de référence, ce qui crée un risque juridique. L’employeur a l’obligation d’assurer la prise effective des congés. Ne pas le faire expose à un rappel de salaire devant les prud’hommes, majoré d’une indemnité compensatrice.
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Fermeture annuelle de l’entreprise : contraintes de forme souvent sous-estimées
Imposer des dates de congés dans le cadre d’une fermeture annuelle ne se fait pas par simple note de service. Plusieurs conditions cumulatives s’appliquent.
- Consulter le comité social et économique (CSE) sur la période de prise des congés et l’ordre des départs, au moins deux mois avant l’ouverture de la période. Le défaut de consultation ne rend pas la décision nulle, mais expose l’employeur à un délit d’entrave.
- Respecter un délai de prévenance d’au minimum un mois avant la date de départ en congé. Les dates communiquées ne peuvent plus être modifiées dans ce délai sauf circonstances exceptionnelles (article L.3141-16).
- Vérifier que la convention collective applicable n’impose pas de règles plus favorables : certains accords de branche fixent la période de prise entre le 1er mai et le 31 octobre, d’autres élargissent à l’année entière.
- S’assurer que la fermeture n’excède pas la durée des droits acquis par chaque salarié. Un salarié récemment embauché qui n’a pas encore acquis suffisamment de jours ne peut pas être contraint de prendre un congé sans solde ; l’employeur doit alors envisager une activité partielle ou un maintien de rémunération.
Ignorer l’un de ces points transforme un droit patronal légitime en source de contentieux.
Congés étalés ou shutdown : quel impact sur la continuité d’activité
Le choix entre congé d’été imposé et système de départs étalés dépend moins du droit du travail que du modèle opérationnel de l’entreprise. Nous recommandons de raisonner par poste critique plutôt que par politique uniforme.
Secteurs où le shutdown se justifie
Dans l’industrie manufacturière, la fermeture synchronisée permet de regrouper les opérations de maintenance lourde. Le coût d’un arrêt de ligne est le même que les salariés soient présents ou non ; autant aligner les deux. Le BTP connaît une logique similaire quand les chantiers dépendent de corps de métiers interdépendants.
Secteurs où le fractionnement est plus pertinent
Le baromètre « Vie au travail et congés » 2024 de l’ANDRH confirme que les salariés en télétravail régulier plébiscitent moins le shutdown estival qu’un système de congés étalés sur l’année. Dans les activités de services, de conseil ou de support client, fermer en août revient à offrir un avantage concurrentiel aux confrères qui restent joignables.
Plusieurs retours d’expérience documentés entre 2023 et 2025 dans le tourisme et la logistique montrent que le remplacement d’un bloc de congés d’été obligatoire par un système de rotations a permis de maintenir la continuité de service sans recourir massivement à l’intérim.

Droits des salariés prioritaires et ordre des départs en congé
L’employeur qui impose une période de congés doit aussi gérer l’ordre des départs à l’intérieur de cette période. L’article L.3141-16 du Code du travail fixe les critères à prendre en compte :
- Situation de famille (enfants scolarisés, conjoint ayant des contraintes de dates, parent isolé)
- Ancienneté dans l’entreprise
- Activité éventuelle chez un autre employeur (cas des salariés multi-employeurs)
Un salarié dont le conjoint travaille dans une entreprise qui impose ses propres dates de fermeture bénéficie d’une priorité pour faire coïncider les deux périodes. L’employeur ne peut pas refuser ce motif sans justification liée à l’organisation du service.
Les parents d’enfants scolarisés restent prioritaires pour obtenir des congés pendant les vacances scolaires. Cela signifie que dans une équipe mixte, imposer un créneau unique en dehors des vacances scolaires peut créer une discrimination indirecte.
Fractionnement des congés d’été : jours supplémentaires à anticiper
Quand l’employeur n’impose pas de prise groupée du congé principal (quatre semaines), le salarié qui fractionne son congé en dehors de la période légale (1er mai – 31 octobre) peut obtenir des jours de fractionnement supplémentaires. La règle par défaut prévoit un jour ouvrable supplémentaire pour trois à cinq jours pris hors période, et deux jours au-delà.
Beaucoup de conventions collectives ou d’accords d’entreprise dérogent à cette règle, parfois en supprimant purement le droit au fractionnement. Nous recommandons de vérifier systématiquement l’accord applicable avant de proposer un système de congés étalés, sous peine de créer un surcoût non budgété en jours de repos.
La question n’est pas de savoir si l’employeur peut imposer un congé d’été, le droit le permet clairement. L’enjeu réel porte sur la capacité à absorber un stock de congés en hausse, à respecter les délais de prévenance et l’ordre des départs, et à choisir le format (shutdown ou rotation) qui correspond à l’activité. Une politique de congés mal calibrée coûte plus cher en contentieux et en désorganisation qu’en jours de repos supplémentaires.

